World ends this afternoon...

Le canyon de la mort, Gael

Extrait du Journal de Frank Grey, US Marshall

Ce récit a valeur de mémoire et de témoignage, pour montrer que toutes les horreurs dont l’on entend parler depuis Gettysburg ne sont pas juste des racontars de bonne femme, et qu’il faut les prendre au sérieux avant qu’elles ne nous engloutissent à jamais.

8 août 1876

Je me réveille avec une gueule de bois monstrueuse et l’impression de m’être fait plusieurs fois rouler dessus par une diligence. Bizarre, je n’ai pas souvenir d’avoir levé le coude plus que de raison ces derniers temps. Et pour couronner le tout, je suis dans un endroit que je ne connais pas, avec des gens que je connais encore moins. D’ailleurs, ils ont l’air au moins aussi frais que moi, à voir leur tronche hagarde. Tiens, l’un d’entre eux semble être un prêtre ou un révérend … Si son Dieu savait ce que Son serviteur manifestement ne buvait pas que de l’eau, je suis pas sûr qu’Il apprécie l’ironie de la situation à sa juste valeur … Quant à l’autre, vraiment rien de remarquable.

Vérifications faites, j’ai bien mes deux PeaceMaker, mes munitions, mes menottes et mon étoile d’US Marshall. Ca devrait pouvoir servir à appuyer mon autorité si les deux autres avaient l’idée stupide de vouloir me chercher des noises. On est en pleine nuit en plus, et je sais toujours pas ce que je fais ici, je préfère avoir de quoi me défendre, si besoin. Par contre, j’étais persuadé d’avoir un cheval et pourtant, j’entends pas de bruits au dehors indiquant que ce maudit canasson m’attendrait quelque part. Une bête à 150$, et je trouve un moyen de la perdre …

Mes compagnons d’infortune semblent vouloir discuter. Eux non plus ne souviennent pas de comment ils ont atterri ici. Une belle brochette d’amnésiques, tiens ! L’un est révérend, comme je l’avais deviné, l’autre est un chasseur de primes, on verra bien ce qu’il vaut si jamais les choses tournent mal. L’homme de foi s’agite et nous montre un message qu’il vient de trouver dans une bouteille vide : c’est signé d’un « ami » (bah tiens !), et ça dit qu’il est parti en ville acheter des provisions et que s’il n’est pas revenu avant la tombée de la nuit, faudra commencer à s’inquiéter. Et bah, vu l’heure qu’il semble être, le temps de l’inquiétude est largement dépassé …

On sort tous. Il fait froid. Vraiment froid. Les chacals hurlent après la lune d’un ton à vous glacer le sang. Et ces ombres … J’suis pas vraiment un pétochard, j’en ai vu des belles pendant la guerre et les révoltes indiennes, des trucs à vous retourner tripes et boyaux, mais ces ombres … J’aimerais pas me tenir dans l’une d’entre elles ou même à leur proximité. On les dirait vivantes et pas nécessairement très pacifiques. Elles donnent la fâcheuse impression de vouloir vous découper en très fines lamelles, juste pour le plaisir.

Finalement, on rentre tous. Nos chevaux ont disparu et la nuit est trop avancée pour qu’on puisse se diriger vers cette mystérieuse ville sans eux. On est tous d’accord pour attendre le lever du soleil. Je sais pas pour eux, mais moi, je dors difficilement, même avec le réconfort d’un verre de whisky.

9 août 1976

On part à l’aube, pour essayer un maximum d’éviter les grosses chaleurs. Y a des traces de chariot à côté du cabanon dans lequel nous étions. On les suit jusqu’à atteindre une grande route, assez bien tracée et entretenue. Le chasseur de primes semble assez peu surpris de tomber dessus et nous apprend qu’il s’agit de la route qui sert à transporter la pierre fantôme depuis ce qu’il reste de la Californie vers les villes de l’est. Il est par contre un peu étonné de la voir si … vide. Froussard.

On suit toujours les traces du chariot, assez fraîches. Ca prend du temps, le soleil nous cuit, et le vent étant de la partie, le sable nous fouette le visage. Imaginez d’avoir l’impression d’être percé simultanément par des milliers de petites et très fines aiguilles … Bah voilà, vous y êtes. Charmante région.
Et pour compléter le tout … Je trouve qu’on entend vraiment bien les vautours, ici. Genre, de plus en plus distinctement. Ca ne présage rien de bon. Et ça ne rate pas … En milieu d’après-midi, on tombe sur les décombres fumants d’un chariot. Mon instinct d’US Marshall me soufflant que je ne peux pas passer à côté d’une telle situation et que je dois aller voir de quoi il en retourne, je m’approche de ce qu’il reste, suivant par mes compagnons d’infortune.

La première chose qu’on remarque, c’est l’odeur. Une odeur terriblement puissante, âcre et doucereuse. Une odeur qui vous prend à la gorge et vous donner envie de vous enfuir en courant. Et d’ailleurs, ça ne manque pas, le chasseur de primes part vomir tripes et boyaux sur le bas côté de la route. Reste plus que le révérend (pas mal, pour un homme de foi …) et moi. Et bien, le reste est à l’avenant de l’odeur. Ca a été un massacre. Un massacre méthodique, brutal, sanguinaire. Je ne pensais pas qu’il était humainement possible d’occasionner de telles blessures. Des bras arrachés, des entrailles à l’air, des têtes sans corps et des corps sans tête … A croire que la ou les « choses » qui ont fait ça ne se sont pas juste contenté de tuer ces malheureux, ils les ont mis en charpie et apparemment, par pur plaisir. Epoque de dingues.

A défaut de pouvoir les enterrer (non mais, dans du sable ?!), le révérend prend du temps pour « prier pour le salut de leur âme », comme il l’a si bien dit … Ses simagrées passées, on continue à suivre les traces du chariot. Le chasseur de primes ne pipe pas un mot. Comment a-t-il pu devenir bounty hunter ? Mystère …

En fin d’après-midi, nous arrivons enfin à la ville mentionnée par notre « ami ». L’accueil est charmant : en dessous du panneau « Bienvenu à Hilliardstone », quelqu’un a barré le nombre indiquant la population (96) pour le remplacer par un zéro, dont je doute qu’il ait été écrit avec de l’encre noire.

La ville est sinistre. Par un bruit, pas un chat, pas une personne dans les rues. Le silence est assourdissant. Et pour cause … En arrivant sur la grand place, nous sommes accueillis par un sordide tas d’êtres humains, de chevaux et d’animaux, manifestement brûlés vifs (et selon notre révérend, qui cache bien ses divers talents, et ses connaissances en médecine, les humains n’étaient pas nécessairement tous morts quand on leur a mis le feu). Le chasseur de primes serre les dents, je crains qu’il nous fasse un malaise, mais c’est bon, il résiste.

Je dois aussi avouer un état de choc. Entre ça et la scène avec le chariot, il y a de quoi ébranler même les plus imperturbables. Ca doit donc être par pur réflexe que je me dirige vers ce qui tient lieu de bureau du sheriff du coin et de prison, histoire de voir si des gens auraient survécu ou si le sheriff avait noté quelque chose pouvant nous dire ou nous indiquer ce qui a bien pu se passer ici. En y réfléchissant, je ne sais pas vraiment ce qui a bien pu me faire croire ça. Les découvertes macabres ne font que s’enchainer : les adjoints pendus au fil barbelé et tabassés, deux prisonniers ayant servi de tir au pigeon au shotgun … Le chasseur de primes flanche à nouveau, mais pour le coup, je ne peux pas lui en vouloir. Cette ville a vu passer un ouragan d’une cruauté et d’une malice perverse rares, en dehors de toutes capacités de représentations de l’esprit humain.

La suite de nos investigations (ou plutôt de nos errements dans cette putain de ville fantôme) nous mènent à la feuille de chou locale. L’endroit a été visiblement saccagé et la presse dégouline d’un liquide poisseux et rouge sombre. Ne pouvant pas m’en empêcher, je regarde. Et ouais … C’est bien une personne (enfin, ce qu’il en reste) qui est à l’intérieur. Charmant. Cependant, la lecture du numéro du jour de l’attaque est instructive. Manifestement, il y a eu plusieurs attaques de bandits ces derniers jours, attaques d’une sauvagerie sans bornes. D’ailleurs, ces bandits ont été surnommés « les Démons de la Prairie ». Si jamais ce qui s’est produit ici est leur œuvre, alors ils n’ont pas volé ce surnom, les ordures.

Le révérend insiste pour que nous allions voir l’église locale. Peut-être s’imagine-t-il que la « maison de Dieu » aura été épargnée ? La réalité offrira un horrible démenti à ce sombre naïf : oui, des villageois (sûrement les femmes et les enfants) avaient trouvé refuge dans l’église, mais ce fut pour mieux se retrouver barricadés de l’extérieur et brûlés vifs. Une mort horrible et douloureuse.

Et si encore il n’y avait que ces montagnes de cadavres … Non, la ville elle-même est sinistre. Le soleil, qui nous harcelait il y a même pas une heure, semble avoir bien du mal à réchauffer l’endroit. Les échos de nos bottes résonnent lugubrement et nous reviennent comme déformés, sombres et amplifiés. Il y a quelque chose ici qui fait froid dans le dos et la nuit commence à tomber. Se mettant rapidement d’accord sur l’idée qu’on ne peut pas aller dans le désert en pleine nuit et qu’il vaut mieux rester sur place, quitte à devoir effectuer des tours de garde, nous allons vers le saloon-hôtel du coin. L’intérieur est à peu près la même chose que la ville : des cadavres, encore des cadavres, toujours des cadavres. A l’étage, on trouve une pièce très vaguement épargnée par la folie ambiante (juste un cadavre, en pas trop mauvais état, c’est à noter !) pour y établir une sorte de campement de fortune. Le prêtre murmure une bénédiction, mais je ne crois pas que ceux qui ont fait ça soient du genre à se laisser arrêter par quelques mots …

A peine installés, le chasseur de primes nous fait signe. Par chuchotements, il nous fait comprendre qu’il a entendu des bruits de pas dans le saloon. En essayant de faire le moins de bruit possible, nous fermons la porte et prenons place : moi en face de la porte, armes dégainées, les deux autres sur les côtés, prêt à se défendre si besoin. Et, il faut bien en convenir, quelqu’un ou quelque chose se déplace et monte à l’étage. Et foutredieu, ils sont même plusieurs, trois selon le chasseur de primes.

La poignée bouge et la porte s’ouvre, de l’extérieur, en grinçant. Usant de mon ton le plus autoritaire, j’interdis à quiconque se trouvant derrière cette porte de faire un pas de plus, au risque de se retrouver avec une balle entre les deux yeux. Je ne sais pas si ça a eu un effet quelconque, mais en tout cas, la porte se fige dans l’instant. Je décline ma qualité d’US Marshall, ce qui entraine une cavalcade vers les escaliers. Me précipitant immédiatement à la fenêtre pour essayer d’apercevoir quelque chose, je laisse à mes co-équipiers le soin de poursuivre ces mystérieux individus. Très vite, le chasseur de prime m’avertit que trois individus se sont cachés derrière le bar du saloon. Nous descendons voir et je leur demande de sortir de leur cachette, les mains en l’air. Le prêtre semble plus disposer à palabrer et discuter. Agacé par le discours (si ces gens avaient voulu discuter, pourquoi sont-ils partis en courant ?), stressé par la situation, je mets violemment fin à ces blablas en tirant un coup de semonce en l’air … Et là, tout s’enchaina vite.

Le coup de feu fut l’occasion pour l’un de ces individus de surgir de sa cachette, comme un diable de sa boîte. La situation est confuse : on le voit vaguement lancer quelque chose vers notre direction, un scintillement dans l’air, trois coups de feu qui résonnent, un corps qui part en arrière sous le choc et une douleur fulgurante dans le ventre. Le salopiaud venait de lancer un couteau qui m’a atteint aux tripes. Par chance ou par miracle, nul ne saurait le dire, la blessure est peu profonde. Et soudain, les deux autres idiots surgissent à leur tour et commencent à nous canarder vilainement. Je vois le chasseur de primes reculer de quelques pas, le prêtre esquiver les balles avec une souplesse étonnante, je touche un adversaire au bras mais j’encaisse à nouveau une blessure qui m’emporte une partie de l’oreille. Décidant que stop, ça suffit d’être le pigeon de service, je recule précipitamment vers le balcon afin de me mettre à l’abri quand je vois un tir du chasseur de primes toucher de plein fouet l’un des bandits à la poitrine et le projeter violemment en arrière. Mmmm … Je ne pensais pas qu’une simple balle de PeaceMaker pouvait faire autant de dégâts … Quoiqu’il en soit, cela semble avoir un effet sur le moral du dernier malfrat qui jette les armes et se rend aussi sec.

Furieux, sonné et affaibli par mes diverses lésions, je note à peine que le révérend fait un truc bizarre avec ses mains, ce qui a pour effet de me guérir et de me faire cicatriser instantanément. Mmmm … Voilà qui pourrait expliquer pas mal de choses, notamment des blessures pas aussi graves qu’elles auraient dû l’être. Entre ça et les balles qui font plus de dégâts que la normale, il y a de quoi faire douter de la rationalité de son esprit …

Je descends, jurant et gueulant comme un putois, les escaliers vers l’ordure encore en vie. Il va passer un sale quart d’heure, lui, foi de marshall ! Ligoté et menotté à une chaise, il fait certes moins le malin, mais les seuls mots qu’on arrive à lui tirer sont prononcés dans un baragouin incompréhensible et bredouillés. Muerte ? Merci mon gars, oui, on a vu les cadavres nous aussi … A noter qu’il semble terrifié de nous voir. A tel point qu’il nous clamse entre les mains lorsque le chasseur de primes et moi entreprenons de fouiller ses comparses. Nous voilà bien avancés …

Déterminés à finir la nuit vivants, nous décidons de remonter dans la chambre et nous y barricader. Le prêtre passe quand même une petite minute à bénir l’entrée du saloon. Pour le coup, je ne peux m’empêcher de penser que peut qu’il y a un intérêt à tout ça, finalement …

La nuit continue et le sommeil nous cueille sans coup férir. Et là, ce fut particulièrement agité … Nous avons, tous les trois, fait manifestement exactement le même rêve, affreux et horrible. Une invasion de morts qui marchent accusateurs, une lune verdâtre, de la mousse bizarre et nous, perchés sur le toit de l’hôtel, luttant vaillamment pour défendre notre peau, mais succombant finalement au nombre. Les coups et les blessures semblaient tellement réels, j’en ai encore froid dans le dos, rien que d’y penser. Autant vous dire que ce ne fut pas spécialement reposant … Et rien que de penser au fait que nous avons fait tous exactement le même rêve, au détail près, n’incite pas à se dire que tout va bien.

10 août 1876

La nuit fut ce qu’elle fut. Soulagés de quitter cette ville à l’atmosphère pesante, nous décidons de suivre les traces de chariot que nous avions aperçues la veille près de ce qui tenait lieu d’épicerie. Ces traces s’enfonçant dans le désert, nous faisons de même.

Marcher dans le sable, c’est fatiguant. Le soleil ne nous épargne pas, mais aucun de nous trois n’a vraiment envie de s’arrêter, tous ayant bien en tête les horreurs de la veille. D’ailleurs, à force d’avancer, nous tombons sur un fort, manifestement sudiste, d’où émerge une colonne de fumée. Encore …

Les traces de la charrette que nous suivions allant directement à l’intérieur de ce fort, nous faisons de même, pour mieux revivre la scène d’hier : manifestement, il n’y a plus rien de vivant ici, les anciens habitants ayant servi à un grand feu de joie. Faudrait pas que ça commence à devenir une habitude non plus …

Les traces menant directement dans ce qui devait servir d’épicerie, nous y jetons un coup d’œil. Un examen attentif de l’inventaire nous apprend que quatre tonneaux de poudre sont manquants. Manifestement, celui ou celle à la carriole s’est servi et est reparti sans demander son reste. On peut d’ailleurs apercevoir les traces de son départ, mêlées à ce qui semble être celles d’une colonne de cavalerie. N’ayant pas mieux à nous mettre sous la dent, on décide de continuer à suivre cette piste. Mais à peine nous avons fait un pas en-dehors de l’épicerie que nous nous faisons canarder par un tireur embusqué. Une balle, puis une deuxième et troisième, toutes passant à côté. Manifestement, le tireur est un manchot.

Le plus gros des tirs passés, un semblant de calme revenu, nous sortons, et utilisons un grand panneau de bois comme bouclier. Nous nous faisons canarder aussi sec, mais les balles passent de nouveau à côté. Cela dit, cela nous permet d’identifier l’endroit où se cache le tireur, une petite dune, sur le côté.

Avançant ensemble tant bien que mal vers la cachette présumée du tireur, je crie, dès que je suis à portée de voix, mon nom, mon grade et que nous n’avons pas d’intentions hostiles. Peu confiant quand à l’effet de mon discours, je suis assez surpris de voir émerger d’un recoin de la dune une tête de femme, puis un corps entier, tenant en main un fusil à buffle, mais ne semblant pas spécialement agressif. Manifestement, il est possible de discuter avec elle … si elle n’était pas muette ! Elle nous fait quand même signe de la suivre pour nous indiquer, en contrebas, un chevalet et trois toiles. Au moins, peut-être allons-nous en apprendre un peu plus sur cette histoire …

La première toile représente le fort, saccagé et fumant, une charrette conduite par un vieillard, chargée de quatre tonneaux, et se dirigeant approximativement vers la direction de la piste que nous suivions. La deuxième toile est bien plus éprouvante, pour ne pas dire particulièrement horrible : elle représente le massacre des habitants du fort par trois silhouettes dont l’une d’entre elles ressemblent à s’y méprendre à un prêtre. La troisième est, semblerait-il, un portrait du mari de la femme au fusil, mais son visage a été repeint en vert. Doit y avoir un lien avec ces créatures dans nos cauchemars, la ressemblance est frappante. Cependant, ça ne nous en apprend pas plus sur ce qui se passe ici, et difficile de faire parler une muette … Le prêtre insiste pour l’emmener avec nous. De guerre lasse, je le laisse faire, non sans l’avoir averti que c’était son problème et que si jamais elle nous causait le moindre problème, je lui collais un pruneau dans la tête. C’est pas le moment de s’encombrer d’un poids mort !

Suivre la piste laissée par la carriole et la colonne de cavalerie n’est pas très dur. Les deux se séparent à un moment et nous continuons donc sur celle de la charrette. Rien à noter pendant le voyage, si ce n’est qu’à la tombée de la nuit, nous sommes tombés sur les restes d’un campement, manifestement celui du conducteur de la charrette. Bizarrement, bien que la journée fut à nouveau éprouvante et que celle d’hier n’a pas été particulièrement reposante, aucun de nous ne ressent de fatigue. Nous décidons donc de continuer à avancer, pour tomber rapidement sur un campement indien, vers lequel se dirigent directement les traces de la carriole. Un grand tour autour du campement nous indique que les traces ne reprennent pas et qu’il y a donc de fortes chances que l’individu que nous cherchons se trouve dans le campement. D’ailleurs, en observant bien, grâce à la lumière projetée par le feu au milieu du camp, on aperçoit un homme, attaché à un poteau et gardé par trois individus.

Une brève concertation plus tard, le prêtre insistant pour y aller de la manière douce, nous nous dirigeons vers le campement les mains bien visibles. Je reste cependant sur mes gardes, les Indiens ne sont pas fiables et je préfère toujours tirer le premier …

Mais manifestement, notre homme de Dieu avait raison. L’accueil n’est pas particulièrement chaleureux, ni hostile d’ailleurs. On dirait presque qu’ils en ont rien à faire. L’individu attaché au poteau ne semble pas non plus particulièrement surpris de nous voir. Il ose même nous dire qu’on a pris tout notre temps ! Ca commence à m’agacer sérieusement, cette impression tenace d’être les dindons de la farce et que tout le monde sait plus de choses que nous ! On essaie vainement d’obtenir des informations de lui, mais il refuse de nous en donner tant qu’il reste attaché. De guerre lasse et fatigué de devoir constamment négocier, j’entreprends de découper ses liens au couteau, tout en gardant un œil sur les Indiens qui ne réagissent pas. A croire qu’ils ont attaché cet homme parce qu’ils ne savaient pas quoi faire d’autre de lui !

Une fois détaché, l’homme à la barbe accepte de nous donner des explications. Et croyez-moi, mieux vaut entendre ça qu’être sourd. C’est un prospecteur (soit). Mais nous, nous sommes morts. Ah. Arguant que nous sommes quand même bien vivants, le vieux précise et nous apprend qu’en fait, nous sommes ce qu’il appelle des « Déterrés », c’est-à-dire des morts dont le corps est envahi par un esprit maléfique et qui lutte avec notre âme pour en prendre le contrôle. De plus, nos amnésies sont en fait des moments où les démons en nous ont pris le contrôle et sont allés s’amuser ailleurs. En gros, c’est nous les responsables des tueries au fort et à Hilliardstone (note pour plus tard : si je sors vivant de ce traquenard, vite mettre les voiles, l’air sera irrespirable dans le coin …). Par chance, il sait comment faire pour remettre la situation en ordre, suffit juste d’aller faire péter un « portail » (rien que ça !) qui mène vers les Terres de Chasse, dans un canyon pas loin. Ca fait beaucoup à avaler … Pour nous prouver ses dires, il me demande de lire l’inscription sur son chariot, à 50 mètres et dans la nuit. Vaguement agacé, je m’exécute et suis un peu surpris de pouvoir y lire « prospecteur ». C’est quand je vois la tête de mes compagnons que je comprends qu’il y a un léger problème (je pense que le pasteur n’est pas passé loin de l’infarctus …). Apparemment, mes yeux se sont mis à briller, mes pupilles devenues jaunes et fendues. Convenant que c’est effectivement louche, et en dépit de cause, nous décidons de faire ce que nous dit le vieil homme et l’accompagnons. A nouveau, le sommeil nous fauche sans prévenir, mais cette fois-ci, rien de notable ne se passe en rêve.

11 août 1876

Le voyage continue, cahin-caha, au rythme de la charrette, c’est-à-dire pas très vite. Manque de bol, le nuage de poussière au loin annonce que la colonne de cavalerie dont nous avions croisé les traces nous poursuit, et selon le prospecteur, ce n’est pas pour nous faire des papouilles … D’ailleurs, le sifflement caractéristiques des balles commence à retentir et l’une d’entre elles effleure un des tonneaux de poudre. Afin de nous protéger d’une explosion malencontreuse, le prospecteur me file les rênes de son attelage pendant que lui et les deux autres s’emploient à bâcher les tonneaux pour les protéger.

Tant bien que mal, nous arrivons à atteindre le fameux canyon, sans que la cavalerie ne nous rejoigne, ce qui relève du miracle … Très vite, la pente devint escarpée. Et à nouveau cette ambiance horrible, presque maléfique, cette impression de danger permanent et imminent. Exactement comme dans la ville, cette même chair de poule et cette envie de partir en courant sans demander son reste. Il y a des forces en ce monde qu’il vaut mieux laisser seules, et manifestement, nous allons au devant de l’une d’entre elles …

Arrivés en haut de l’escarpement, c’est un spectacle étrange qui nous attendait. Au centre du canyon se tenait une sorte de mare (mare est un bien grand mot pour désigner ce qui ressemble plutôt à un trou fangeux et gluant, légèrement bouillonnant). Une charrette semblait s’y enfoncer petit à petit. Aux dires du prospecteur, c’est notre charrette, jetée là avec nous dedans par les bandits nous ayant attaqué et ce machin fumant, c’est le fameux portail, l’indien l’ayant ouvert devant très certainement être au fond du « truc », transformé en démon. Pour le refermer, il suffirait « juste » de le boucher avec de gros cailloux, d’où la dynamite et les tonneaux de poudre.

L’installation des tonneaux se passe sans trop de problèmes. Pas d’attaques surnaturelles, rien de tout ça, mais la « mare » commençant vraiment à s’agiter, comme si elle savait ce qui se tramait et qu’elle n’était pas spécialement d’accord avec l’idée. D’ailleurs, elle commence vraiment à bouillonner très fort, et de plus en plus au fur et à mesure que nous rassemblons les mèches. C’est quand nous nous apprêtons à embraser ces mèches que la mare littéralement explosa de colère, aspergeant tous les alentours de son contenu visqueux, rendant les fils impossibles à allumer. Et pour couronner le tout … Trois « choses » sont sorties de cette mare, et certainement que d’autres étaient derrière elles. Ce fut très certainement des êtres humains, un jour lointain. Maintenant, ils n’ont l’air plus rien d’humanité en eux : le teint verdâtre, des os pointant à travers une peau cloquée et moisie, des ongles comme des rasoirs, les tripes à l’air et des blessures béantes qui auraient dû les envoyer au tapis. Les fameux morts qui marchent des légendes indiennes, sauf que là, ils ont tout de bien réels et ce n’est pas un rêve … Et ils sont d’ailleurs fichtrement agressifs.

Je les vois se précipiter sur mes compagnons et tenter de les griffer et de les mordre. Manifestement, les miracles du pasteur sont à l’œuvre, car un coup qui aurait dû au moins leur ouvrir le ventre du chasseur de primes ne lui fait qu’une petite égratignure. Profitant de ce qu’ils ne semblent pas vouloir me prendre pour cible, j’en profite pour vainement essayer de tirer sur un de ces morts-vivants et ensuite plutôt me concentrer sur l’un des barils de poudre. Las, le fût en chêne résiste bien à mes balles, et je n’arrive qu’à faire sauter une partie du bois mais sans atteindre la poudre.

Les événements prenant un tour tragique, nous fonçons tous les trois vers le haut de l’escarpement pour essayer de mettre de la distance entre nous et ces horreurs. Je vois le chasseur de prime décharger son arme sur un de ces monstres et à nouveau, faire des trous que de simples balles de révolver ne devraient pas faire … Je remarque au passage que de sacrées griffes lui ont poussé sur les mains, griffes manifestement tranchantes comme des rasoirs. Mais à ce stade, j’ai déjà vu assez de bizarreries pour ne me pas me poser de questions surtout que le prêtre saute entre nous et les monstruosités, en brandissant une croix et en hurlant des imprécations religieuses. Le fou, il va y rester ! Mais contre toute attente, cela semble fonctionner et hébéter ces abominations. Quoiqu’il en soit, je profite de ce qu’on me laisse en paix pour viser à nouveau le baril que j’avais endommagé, en essayant d’envoyer la balle exactement au même endroit que la dernière fois. Contre toute attente, malgré le chaos ambiant, je réussis et fait exploser le tonneau, ce qui entraine une réaction en chaîne, ensevelissant la « mare » dans un déluge de roche. Espérons que ce que ce sera suffisant ! Ce petit détail réglé, il est assez simple de se débarrasser des derniers morts, surtout que le charabia mystique du révérend semble très bien fonctionner sur eux.

Une fois la bataille terminée, plus aucun signe du prospecteur qui a dû profiter de ce que l’on ne faisait pas attention à lui pour se faire la malle en toute discrétion. Y a pas à dire, je me sens aussi différent, plus … humain, comme si j’avais enfin récupéré l’intégralité de mon corps après une longue absence involontaire. Mais au final, même si ça fait plaisir de son retrouver SON corps, il n’en reste pas moins que je suis perdu au milieu de nulle part, accompagné de deux personnes dont je ne sais pas grand-chose et que des forces maléfiques sont à l’œuvre. La question étant maintenant, de savoir quoi faire et avec qui le faire …

Comments

Très chouette résumé, ça vaut bien quelques pépites au prochain scénario.

Le canyon de la mort, Gael
Dr_Bueno

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